Le fils des astres

Bonjour,

 

Tous droits d'auteur réservés et exclusifs à l'auteur Philippe Graindorge.

 

Chapitre 4 

 

Le sceau du démon


 

Sur son lit de fortune, ses draps blancs brodés d’or en bataille, Lurel, les mains moites dans ses cheveux en crinière de lion, n’arrivait pas à se reposer. En effet, son instinct de seigneur de guerre lui lançait un signal. Et son esprit le torturait pour la seconde fois d’une façon maligne, sur l’inconnu de la situation à venir. Au dehors, dans les bourrasques de poussière, à la faveur d’une lueur ambrée de torches, les soldats en cuirassé s’activaient toujours à toute éventualité, avec la revue complète des armes et du matériel de guerre. Même les chars de guerre de Gamista subissaient un entretien d’envergure, avec le graissage des tourelles et le nettoyage minutieux des organes de tirs.

Enfin, après plusieurs heures de lutte, Lurel s’endormit finalement avec ce même questionnement sur un futur sombre tandis que sa lampe d’appoint l’éclairait doucement. A la lueur de l’aube cuivrée, l’échange du dernier tour de garde de nuit se fit sur le coup des cinq heures, une heure avant le début de la nouvelle journée. Au milieu de la tente du mess, dans le brouhaha des bancs remués, le déjeuner très tôt était de rigueur pour ceux qui engageaient la surveillance initiale, dès l’aurore. Le cuisinier en chef, tout fier, avait étalé de quoi tenir un banquet, identique à celui d’une soirée de fête, les mets étaient en abondance.

Pourtant, au cours de ce service matinal spécial, l’équipe désignée n’avait pas son appétit coutumier. Comme si l’estomac de chacun avait été soudainement pincé par un instrument chirurgical inconnu. L’inquiétude… exsudait de tous les pores de leur peau et se traduisait par une perte d’appétit contagieuse. Pendant ce temps, sous terre, dans leur antre de l’ombre, des corps s’étaient relevés, ou plutôt, des sacs d’os s’étaient redressés sur leurs pieds. Comme s’ils avaient une horloge programmée dans leur corps, les trois Nécromanciens, Carbonix, Torturis et Saignis s’apprêtaient, pour ce matin exceptionnel.

C’était le grand jour où leur labeur allait finir par changer avec une force ahurissante, l’histoire sur la planète de Purigatis. Avant leur sortie, dans une beauté étrange d’horreur, ils avaient tous les trois revêtus des robes brodées et particulières, à la couleur décolorée de leur cristal. Aujourd’hui, ils allaient parader pour un cérémonial des ténèbres antique sur la plateforme extérieure. Quelle était cette chose qu’ils attendaient ? Dans les méandres des couloirs, depuis bien des années, résonnaient les bruits de cri reptilien, les Kaimas montraient ainsi leur envie de prendre leur revanche. Une armée colossale de Kaimas d’ailleurs progressait en masse vers l’issue principale de la pyramide obscure, entourant avec force leurs arrogants chefs, les trois Nécromanciens de l’ordre des Démonites.

Dans son refuge, la ruche noire fourmillait, au son des pas militaires. En surface, à l’intérieur des boxes en fer à déchictosaures, les cavaliers harnachaient difficilement leur monture très nerveuse pour leur promenade inaccoutumée en groupe. Ces bêtes de cavalerie, affamées, donnaient des coups de dent et il fallait faire très attention. Plusieurs soldats furent même touchés à mort par une des montures des plus enragées à finir piétinés et dépecés vivants.

Dehors, le temps était curieusement éteint. D’habitude les tempêtes nuisibles parcouraient les plaines désertiques et les montagnes avec courroux. Ainsi, on se posait la question : « N’y avait-il pas un étrange accord entre la nature et le grand nombre de bataillons provenant de la pyramide noire qui se frayaient un passage aisément. De plus, cela faisait très longtemps, que l’on n’avait pas entendu un tel fracas avec ces soldats lézards kaimas gerbant à l’extérieur de leur périmètre de repli. Agressifs, ils ressemblaient à une nuée de sauterelles dévastatrices sautant sur un champ au son criard de leurs mandibules. L’affolement fut alors de taille chez les Akoridants et partout où ils étaient postés.

Avec des yeux suintant, terrifiés, la foule des Akoridants grouilla en un instant et cela aboutit à une gigantesque bousculade. D’un calme habituellement légendaire, Lurel, avançant dans sa cuirasse de lion blanc, était irrité vu l’urgence de la situation. Le lieutenant Pkierux, présidant le groupe de reconnaissance venait de lui faire un bref compte-rendu des derniers événements. Sur le champ, l’alerte fut lancée. Elle s’élança comme une lame de fond coupant toute certitude de retour à la tranquillité passée. Dans la tente du quartier général, il n’y avait plus aucun doute dans les échanges de l’élite akoridante. Contre tout espoir, la guerre avait repris semblable à un poignard qui s’enfoncerait lentement dans votre dos. Vous en preniez conscience seulement au moment le plus douloureux et le plus crucial.

En effet, trop sûrs d’eux-mêmes, ils n’avaient pas mesuré la dangerosité qui restait dans la pénombre des couloirs démonites. En rebelle, le chemin accidenté qui séparait les deux ennemis de toujours s’échappait sur le couloir du canyon Sud désertique Déruze, nuancé d’ocre et d’albâtre grisaille. Il cheminait laborieusement, sur la large plaine à ciseaux d’Ybchaf, comme avide de sang. En effet, si vous ne possédiez pas une vigilance en marchant sur son sol inamical, sur ces petits cailloux roulants félons sous vos pieds, vous aviez toutes les chances de déraper immédiatement et de vous ouvrir la peau avec aisance et commencait le supplice.

Car, la poussière pathogène se faisait un plaisir d’investir vos plaies, sous les assauts d’un vent dévastateur provenant de Sud-Est. En quelques heures, une infection pouvait alors s’envenimer en pustules jaunâtres répugnantes, pour finir par éclater, en provoquant par la suite de grandes souffrances. Même la faune locale entourée d’un bataillon d’insectes grouillants n’hésitait pas à vous entailler à la recherche de chair tendre. Cette plaine produisait de ridicules arbres avachis sur eux-mêmes qui conservaient sous une écorce délavée marron et grise, dure, le peu d’eau reçue sur cette terre tourmentée. Après et seulement après, on atteignait enfin une grande crevasse sinueuse sur plus de dix kilomètres de longueur. Au fond de celle-ci, coulait une lave haineuse en fusion colérique qui accourait revancharde des volcans environnants. Enjambant burlesquement la crevasse, d’une résistance précaire, un unique pont de pierres sombres aboutissait finalement sur la fameuse grande pyramide noire des Démonites. Le feu de l’agitation avait envahi le toit du quartier général akoridant.

Le sourire effacé, les politesses oubliées, Lurel engagea alors une discussion courageuse au sujet de l’intervention potentielle sur les positions kaimas afin d’éliminer la menace démonite. Son spectre enfoncé dans le sol en effervescence, Patuel reprit la parole pour prodiguer de nouveaux conseils : « Dans tous les cas, si nous attaquons maintenant, nous ne profitons pas de l’effet de surprise car nous sommes bien trop loin de la pyramide noire ! Par ailleurs, nous ne connaissons pas les velléités des Nécromancien sur le terrain. Ensuite, j’affirme qu’ils ne connaissaient pas l’entrée du dôme et malgré cette tribu kaima, il n’y a aucune chance qu’ils nous posent immédiatement des soucis. Par contre, plus tard, il y a de fortes certitudes. Profite-on plutôt de la nuit pour assaillir la pyramide noire. Là, nous aurons véritablement l’effet de surprise ! » Les paroles de Patuel vibraient avec sagesse et réflexion aux oreilles des autres chefs de bataillons.

Cependant, Lurel l’interrogea avec désenchantement et agacement, vu les précédentes prises de position de Patuel : « Oui, cela est bien beau ! Mais je me rappelle ce que tu nous as dit avant, qu’il ne fallait pas s’inquiéter, qu’il ne fallait pas croire la résurrection des Nécromanciens et que les équipes qui nous avaient rapportées les faits n’étaient pas du tout crédibles. Mon instinct me dit que ce que préparent les Nécromanciens est pire que ta nouvelle demande d’attendre. Aujourd’hui, nous devons prendre un risque car le mal qui peut surgir peut-être parfois pire ! Cela a trop duré !» Pour une fois, dans sa cuirasse d’ours, la barbe sévère, Trupio s’avança pour attraper la parole afin de raisonner Lurel et soutenir étonnamment le grand prêtre Patuel.

A la suite de quoi, il enchaîna sur une gesticulation des mains, un coup sur la table, un coup en l’air pour convaincre Lurel que la solution de Patuel était la plus avisée. Sans réserve, sous ses aspects ressortant d’ours, Trupio, avec une éloquence argumentaire rarissime adjurait son ami Lurel, crispé, aux sourcils fournis et froncés tirant félin, de prendre en considération les pertes innombrables qu’il risquait d’y avoir chez leurs frères akoridants. Si par malheur, ils tentaient d’intervenir aussitôt. Autour de la table, sous la tente, le dialogue s’éternisait et n’aboutissait qu’à un désaccord de plus en plus flagrant. Cela choquait par rapport à l’éternelle entente et au ton habituelle de camaraderie et on comptait une incroyable frustration de Lurel de ne pas convaincre son assemblée. En pleine tourmente, le chef de guerre était désavoué par une partie de son élite.

Contraint, Lurel très ennervé, s’isola pendant plusieurs minutes puis retourna d’un pas alerte à sa tente pour réfléchir sur la décision à prendre. Alors que son instinct le tiraillait pour la troisième fois. Profitant de l’absence soudaine de Lurel, Patuel essayait de rallier d’autres élites à sa cause, en particulier le chef de la division des chars, Gamista. Ce petit trapu bedonnant à traits de lynx n’avait pas l’intention de faire défaut à son chef. Pour sa part, il n’assimilait pas pourquoi les autres avaient tellement peur d’une petite horde humanoïde reptilienne et sachant que de toute façon les troupes akoridantes se réfugiaient généralement derrière ses chars.

Mal inspiré, Gamista taisait son envie de tester ses engins sur l’ennemi, pareil à un enfant voulant s’amuser avec un jouet fraîchement acheté. Puisqu’on ne pouvait pas à atteindre le quorum, Lurel, sa vexation retombée, le menton relevé, revint dans le cercle des décisions, imposant à nouveau son rôle de chef de guerre. Ses sombres pensées avaient-t-elles altérées l’ambiance de la tente ? On pouvait se le demander. Car étonnamment, on avait la forte impression que la luminosité avait baissé sous le chapiteau rigide. Ou bien, est-ce que c’était dû, à l’inquiétude de cette assemblée ? Officiellement, dans une atmosphère assez ouverte, le cours des échanges avaient malgré tout repris.

Les mains se levaient les unes après les autres afin de formuler les dernières recommandations. Bombant le torse sous sa cuirasse à l’effigie du lion blanc de sa grande lignée familiale, Lurel confirma la résolution de patienter malgré les ambitions des Démonites. La sagesse de leur Lurel fut alors accompagnée d’une liesse et de remerciements, avec l’ajout le sentiment qu’il avait pris le meilleur choix salutaire. A proximité de lui, Patuel, sans un mot, jubilait dans l’intimité de ses cogitations égocentriques, son sceptre bien serré dans sa main bleuté animale, velue.

Pour lui, il avait marqué encore une victoire sur grâce à son influence sur l’élite akoridante pour prendre une place hégémonique sur son chef Lurel. Quel était l’intérêt d’un tel bras de fer entre ces deux Akoridants, alors que la possibilité d’une tempête guerrière était si proche ? Selon toute vraisemblance, Patuel ne voulait pas perdre la face devant les précédentes erreurs de jugement qu’il avait commises antérieurement. Lui qui était la bible du dogme akoridant, il n’allait souverainement pas s’en laisser déposséder. Cela n’était véritablement pas pertinent comme attitude. Après une longue remontée, débouchant sur la face principale de la pyramide noire, les trois Nécromanciens apparaissaient jovialement entourés de leur garde rapprochée.

Toujours aussi plaisantin, Toturis lança une nouvelle bidonnerie à Carbonnix : «  Actuellement, tu ne trouves pas que le temps est légèrement enfumé ? » Comme des enfants chamailleurs, Carbonix releva, volcanologue, le détail atmosphérique: « Tout à fait, je le trouve rougeoyant à souhait de loin ! », en montrant apparemment atténués, les volcans éruptifs sur leur gauche. Dans l’offensive truculente, Saignis prit place dans la chambrée boîtant : « Non, d’un squelette en poudre ! Vous n’avez pas fini de faire chauffer les braises avant le retour de notre maître ! » «  Tu as raison. Il faut que l’on se concentre sur notre objectif ! », siffla alors Torturis derrière le reste de sa chair pendante près de ses dents.

Enfin, s’installant aux quatre coins de la plateforme de sacrifice, la garde rapprochée encercla avec attention les trois complices dans leur procession diabolique. Sur les supports en fer façonnés grossièrement, quelques secondes plus tard, ils déposèrent chacun leur cristal à facettes en même temps, le violet pour Torturis, le rouge pour Carbonix et l’émeraude pour Saignis en marmonnant ensemble leur maléfique incantation des ténèbres. Sous l’emprise de leur sort, les trois Nécromanciens s’agenouillèrent en face de leur cristal en direction du centre de la participative plateforme.

Brusquement, dans une lumière maudite, les cristaux s’animèrent dans les airs en tourbillonnant de plus en plus vite jusqu’à former un cercle parfait sur une hauteur de trois mètres. Au milieu de ce cercle, des éclairs violents jaillirent rapidement pour former une sorte de miroir. C’était à ce moment précis qu’avait déboulé sous la tente, complètement éreinté de sa course, le lieutenant du groupe de surveillance, Pkierux, coupant ainsi les derniers mots de Lurel. Les chefs écoutant le rapport effroyable coururent aussitôt pour rejoindre le poste avancé de surveillance, au bout du plateau Sud. Les élites akoridantes en cuirassé pour l’action, retenant leur souffle d’appréhension, se mirent à observer le spectacle de son et lumière, façonnés par les trois Nécromanciens.

Le divertissement fût de taille quand cinq minutes après, un pied immense perça la surface du miroir. Un pied de bouc, puis un bras, un tronc quand soudain des cornes géantes traversèrent le passage pour donner naissance à un démon géant en forme de satyre. La bête faisait au moins deux mètres quatre-vingt de haut. Pourtant de loin, une odeur surabondante de souffre tacla les narines des élites akoridantes. Une colère rouge explosa sur la face de Lurel à l’allure d’un lion rugissant à la crinière indomptée : « J’en étais sûr ! J’aurai dû écouter mon instinct. Nous avons un problème de taille maintenant. Pire, je suis sûr que vous vous doutez du nombre de nos frères qui vont tombés s’ils entament la guerre ? »

Les autres chefs étaient désarmés contre les vérités de Lurel. Tous étaient désemparés devant le péril apparu bruquement de l’enfer. Son col relevé, Patuel ne se désarçonna pas, en pointant dans la direction de Lurel son spectre afin de l’apaiser avec ces mots : «  Ecoutes ! Même si ce monstre est sorti de nulle part. Ils ne connaissent pas le dôme et je crois qu’il est temps pour nous de quitter la place. Evitons de prendre un risque inutile supplémentaire, nous ne pouvons rien faire de toute manière. » Seulement sur la plateforme, Ericamoun, démon à tête de bouc du second ordre des Démonites éveillait ses sens à ses nouveaux lieux. Puis, il enchaîna les premiers contacts avec ses subordonnés de Nécromanciens.

Quand, illico, il stoppa sa conversation. «  Vous n’allez pas… maître ? », posa intrigué Torturis à un Ericamoun s’ébrouant avec le tic de donner un coup de sabot. « Silence, âme damnée inférieure ! Nous ne sommes pas seuls sur ces terres ! », cracha d’un rêche aplomb le démon. Avec respect servile, Torturis baissa la tête dans son capuchon devant le démon : « Que dites-vous, maître ? Nous ne sommes pas seuls ? ». L’autre reprit « Imbécile, tu as parfaitement saisi mes paroles. Envoie l’armée vers le Nord de notre position, en direction de ce canyon là-bas ! Toute l’armée ! », fit d’un regard infernal Ericamoun. Pendant ce temps, sur le plateau, derrière la bagarre de verbes entre Lurel et Patuel, on pouvait apprécier de leur place que la nécropole noire s’éventrait laissant place à une masse encore plus abondante de soldats lézards. De plus, en tête, les troupes montées sur Déchictosaures traversaient la plaine avec précipitation. Très rapidement, ils se dirigeaient vers le secteur du canyon.

Elles étaient rattrapées par les coups de sabots sataniques et perfides du démon Ericamoun. A côté, on avait l’impression singulière que les minables arbres présents, que la nature, s’écartaient subissant la force de la vague de cette horde. Dans le final de l’avancée des troupes au sol démonites, les soldats et les Nécromanciens, moins alertes, fermaient cette marche renaissante de l’armée des ténèbres de la caste des tourmenteurs. Un cri apeuré d’une des vigies akoridantes s’en suivit d’une autre : « Regardez ! Ils viennent identiques à des forcenés, assoiffés d’en découdre avec nous. Voyez le nombre de ces monstres reptiliens qui galopent avec furie, c’est comme si le claquement des sabots soulevait un nuage du malheur. La mort arrive ! »

La querelle entre les deux têtes principales akoridantes, de Lurel et Patuel cessa instantanément pour laisser place au désespoir d’une guerre sanglante et imminente. Le front baissé et engagé, les poings serrés, Lurel savait qu’il n’était plus du tout temps de converser diligemment. Apostrophant ses hommes, il fulmina ses ordres stratégiques : « Ecoutez tous ! Nous n’avons plus de temps à perdre. À l’action ! Trupio, tu places les canonniers de plasma saphir sur la position de repli gauche pour allumer l’entrée du défilé du canyon. Gamista, toi, tu places tes chars dans l’axe du canyon pour couvrir notre retraite et faire un bouchon. Moi avec les gardes d’élites métamorphes, Patuel avec les autres mages et toi, Hartium avec ton bataillon de lanciers à coupe ardente, nous nous placerons sur leur arrière. Il faut que nous évacuions le plus vite possible le camp. Car, je sens qu’un terrible malheur approche ! Vite ! » Dans ses positionnements réfléchis de guerrier, Lurel s’attendait à une rixe d’envergure.

Pourtant, à la fin de l’expiration des directives du chef de guerre akoridant, un adversaire de taille s’était brusquement immobilisé sur sa position, au trois quart de la plaine d’Ybchaf. En effet, Ericamoun d’une main puissante, velue, en tendant son fauchard déchireur vers le ciel, articula énergique un sort démoniaque. Véloce, une déflagration d’un rouge craquelé de feu détonna dans le ciel cendré. Une escorte diablotine d’éclairs violines perça ensuite le mur de nuages. Quand, sur les terrains des Akoridants, la zone du groupe des Métamorphes qui étaient en pleine descente de l’escarpement montant au plateau, reçut, pétrifiée, une large pluie de bombes de lave en fusion.

Un feu couronné du maudit s’était abattu iridescent en nuée épaisse. Même aguerris, les soldats furent touchés d’un coup sec, comme à des antiques piliers robustes s’effondrant chétifs contre la force d’un éléphantesque tremblement de terre. Un titan tout puissant, sous des formes humanoïdes, d’une tête de bouc, d’un buste géant prolongé de deux jambes renforcées de sabots meurtriers et d’un poil noir dru, avait déconfit avec une extrême jubilation l’élite akoridante prétentieuse. En effet, Ericamoun, cette brute, ricanait bruyamment et transpirait sans réserve de tous ses pores.

Face à l’enfer, il y eut plusieurs minutes avant l’intervention du groupe médical pour évacuer les plus blessés lors de cette attaque. Ceux qui comptaient se replier, ne devaient plus seulement courir mais voler s’ils voulaient en réchapper. La horde de déchictosaures poursuivait sa course et elle dépassait de ses griffes la passe donnant sur le défilé du canyon accidenté. Par chance, les chars de Gamista, poussés à la vitesse maximum, s’imposaient déjà à mi-parcours dans ce défilé et à portée pour tirer. Les canons se plaçant relevés, Gamista ordonna une première salve. Aérienne, la ligne de front kaima voltigea mâchouillée, déchirée en lambeaux de chair, c’était une véritable boucherie qui s’opérait. Et la multitude de projectiles puissants et lourds s’abattirent en une multitude d’éclats ferriques provoquant morts et blessés sanguinolents.

Soutenant la démarche de Gamista, le bataillon des canonniers de plasma saphir définitivement ajusté par Trupio attaqua le front ennemi avec une série de tirs puissants. Des faisceaux d’un bleu intense précédés par un sifflement aigu et long désintégrèrent la tête des troupes lézards touchée en plein mouvement. Celles-ci s’évaporaient après une contraction d’une boule d’éclair d’une nuance lapis-lazuli. Dans le même laps de temps, la riposte d’Ericamoun fut à nouveau dévastatrice.Celui-ci, les dents serrées, bavant d’écume, donnant un coup de sabot gauche au sol par énervement, la main levant son fauchard, riposta.

Une déflagration de tonnerre d’un rouge crevassé, détonna dans le ciel cendré. Une escorte diablotine d’éclairs violines traversa aussi sec le mur de nuages. Pareillement à son attaque initiale, il fit chuter une pluie de bombes de lave sur les positions akoridantes. Là, ce furent les canonniers de plasma saphir qui furent démis par des boulets brûlant s’abattant avec fracas malgré une résistance courageuse des troupes avec leur bouclier en ordre de couverture. D’une façon ahurissante, certains boucliers d’une triple épaisseur, rivetés, en fer se brisèrent dans la tourmente alimentée par ce démon. De l’autre côté, devant l’entrée du défilé du canyon sud désertique Déruze, les dernières lignes kaimas à pied dans leur tenue légère en cuir atteignaient enfin la bataille. En premier, ils proféraient de haineux grognements. Puis, munis de leur pique acérée, ils tapaient sur leur bouclier rond de bois et de fer afin de cracher leur colère.

Mais comble d’horreur, en jaillissant de la horde débile de lézards surexcités, les trois Nécromanciens réveillaient les morts de l’armée des ténèbres par des marmonnements obscurs à peine prononcés au dessus des dépouilles de ceux tombés antérieurement. En effet, avec leur bâton de pouvoir dans un scintillement intense, ils secouaient diaboliquement les lieux avec leur magie noire, dans leur soutane maudite claquant sous un vent venimeux provenant de côté. Sous le sortilège, des morts-vivants constituées de chair mutilée sanguinolente et d’os broyés, éparpillés ça et là sur la plaine, se dressèrent alors l’épée à la main des décombres, prêts à prendre une revanche de taille. L’armée des morts n’était plus de cinq cents mais de mille !

De loin, Lurel toujours dans l’optique de garder le plus de soldats en vie, prit la décision de passer à l’attaque directement. Pendant le temps de la descente du bataillon de Métamorphes de Lurel, Gamista lui, continuait laborieusement le pilonnage pour contenir les vagues de squelettes, de ses revenants, tour à tour, plus nombreux dans l’entrée de la passe. Malgré son application obstinée, Gamista commençait à perdre son calme, voyant avec stupeur, ses réserves d’obus s’épuiser. Son arrogance de technicien borné l’avait poussé à préférer utiliser ses nouveaux jouets. Cependant, une fois que les chars seraient à cours de munitions, il n’y aurait plus rien pour endiguer le déferlement de cette armée des ténèbres sur eux. Sachant que dans le même moment, Ericamoun utilisait son pouvoir de lanceur de bombes de lave sur le convoi de chars, empêchant un quelconque repli. Par chance, leur blindage était d’une extrême dureté.

Pourtant, le temps était maintenant compté et Gamista l’avait bien compris. Soudain, dépassant les chars, une horde de fauves géants, bondissant, franchissait la ligne ennemie dans un bruit démentiel de sauvagerie. Leur cristal de vie bleu rayonnait de magie autour de leur cour. Juste avant, Lurel en lion blanc de trois mètres de long par un rugissement vibrant, avait imposé à Gamista de reculer progressivement, pour permettre au reste des troupes de fuir. La bataille faisait rage aux portes du canyon et les grands coups de pattes des Métamorphes faisaient catapulter, les soldats squelettes et les Kaimas à piques comme de vulgaires petits cailloux. Ces fauves géants, panthères, tigres, léopards, s’activaient aussi agiles et terriblement plus dangereux qu’un fauve terrestre.

De l’autre côté, le gros du matériel et des troupes avaient fini par regagner l’abri du dôme. Sur place, il ne restait plus que trois chars qui tiraient sur les positions arrières de l’armée des morts. En quelques trente minutes, la plaine si grise d’Ybchaf s’était transformée en un champ lunaire tachetée de marron et jonchée d’armes pulvérisées. Un espoir se fit alors percevoir quand les squelettes disparurent, peu à peu, du combat. Sans doute à cause du sort antérieur pour invoquer Ericamoun, les trois Nécromanciens étaient en perte intégrale de pouvoir maléfique. Calculateur, Ericamoun savait qu’ils allaient être à ce moment en position de faiblesse. Gambergeant, retors, dans une malédiction inédite, celui se changea dans une forme plus petite, dans le flamboiement d’une lugubre lumière bordeaux, grise, entortillée autour de lui.

Revêtu d’un ensemble en capuchonné, verdâtre foncé, Ericamoun surgissait en archer des bois et dans l’élan de sa transformation, il décocha aussitôt une flèche entourée d’une aura noir étrange, dans le dos découvert d’un Lurel en pleine lutte. Dans ce décor figé boutonneux de volcans éruptifs et annexé de cendre soulevée par ces bourrasques belliqueuses, comme l’instant d’une pause cruciale, un cri d’effroi sortit de la gueule aux dents aiguisées de Lurel. Les compagnons d’armes de Lurel virent terrorisés, s’écrouler de douleur leur chef dans des restes de corps de Kaimas et de Déchictosaures, pattes, têtes, bras, décimés. Dans sa chute, la lumière de son cristal de vie bleu s’était soudainement assombrie. A l’arrière garde akoridantes, encore sur place, Trupio appuya un tir de barrage pour récupérer son ami et son chef. Un traumatisme bouleversait les rangs des soldats d’élites restés vaillants.

Alors, on traîna un Lurel redevenu normal dans une course énergique, ses pieds raclant le sol encombré pendant que les derniers métamorphes en action fermaient la retraite forcée. Côté ennemi, avec un désengagement flagrant, les derniers soldats kaimas, les trois Nécromanciens et un Ericamoun machiavélique se retiraient de la zone de combat, dans un repli fourbe. Derrière eux, ils laissaient dédaigneux, le spectacle d’un désordre incroyable, d’une plaine complètement remodelée, en surface et en couleur. A cette seconde finale, on comptabilisait dans les rangs akoridants de nombreux blessés et une trentaine de morts.

Mais surtout, le plus tragique pour les Akoridants, entre la vie et la mort, leur chef de guerre était recouvert d’une couverture et il gisait inconscient, allongé sur son ventre, à l’arrière d’un char. C’était celui de Gamista et il était assis désemparé à ses côtés. Les derniers Akoridants jetaient un regard en direction de l’entrée du défilé du canyon. Mais, aucune des ombres des ténèbres, ni Kaima criant, ni aucun Nécromancien, ni de démon, ne les suivaient. Seuls des cadavres gisaient par centaines abandonnés par leur troupe, dans la plaine d’Ybchaf devenue une plaine funèbre. Alors dans le dernier halo de contrôle, ils passèrent tous le portail défensif du dôme.

Ensuite, avertie pour des soins urgents, une équipe médicale vint en express récupérer leur chef grièvement blessé. Ainsi, très rapidement, Lurel fut conduit sur le champ vers le dispensaire des médecins de Crikoys. Parant au plus court, ils traversèrent les champs en labour puis pénétrèrent dans la ville. De mémoire, jamais les citadins n’avaient vu défiler un tel convoi médical en furie. Une certaine curiosité et inquiétude était palpable sur la personne qui était transportée blessée. D’un état paisible, fait en craie blanche, le dispensaire hexagonal donnait sur les quartiers aisés de la ville. Cependant, ce n’était pas un choix stratégique pour les plus aisés. À l’intérieur, il n’y avait pas de passe-droit car son médecin en chef, Rifolina, y mettait son poing d’honneur. Enfin, dans la hâte, passant la grande porte principale en pierre des urgences, le groupe médical accablé amenait sur son brancard le Seigneur Lurel dans un état plus que livide.

Aussitôt prévenue et choquée, Rifolina dans sa longue blouse rosée s’affaira à sa prise en charge. Tout de suite, avec énergie, elle s’impliqua personnellement, dispensa les soins et établit le pourcentage de chances de survie de Lurel. Toujours dans le dos, la flèche noire plantée suintait encore d’un flux malin invisible. Avec des précautions, on plaça Lurel sur un lit de transport afin de l’amener dans une pièce spécialisée. A l’intérieur de celle-ci, dans une blancheur immaculée éblouissante, il fut placé dans un drôle de tube creux. Une fois son lit indexé dedans, une voix artificielle s’invita en réverbération dans le silence : « Diagnostic en cours ! Merci de ne pas toucher le sujet ! Contrôle des fonctions vitales principales engagées ! Détection de corps étrangers engagée ! Détection de virus engagée ! Diagnostic en cours ! Merci de ne pas toucher le sujet ! »

Après cinq minutes, Rifolina et un de ses assistants reçurent la réponse de ce tube magique à la structure futuriste, dénotant totalement par rapport aux constructions médiévales de la cité de Crykois. Pourtant, les médecins paraissaient ne pas être choqués par sa singularité. Au contraire, ils étaient plutôt blasés et habitués à sa présence. Subitement, la voix reprit son travail : « Diagnostic finalisé ! Soins possibles ! Fonctions vitales au ralenti ! Objet détecté ! Perforation profonde paroi pulmonaire gauche ! Lésion importante ! Hémorragie importante ! Absence d’organisme étranger ! Demande destruction moléculaire objet détecté ! Demande soins de réparation accélérée des tissus ! En attente de validation par accord verbale par OUI INTERVENTION. » Sous ces mots finaux, Rifolina confirma à la voix du tube magique : «  OUI INTERVENTION ! »

Alors, la voix reprit son activité : « Confirmation intervention lancée, par le docteur en chef ! Durée prévue, cinq heures trente quatre minutes ! Rappel de l’opération en bloc, destruction moléculaire corps étranger, réparation tissus de l’hôte sous tranquillisant stabilisateur de fonctions vitales ! Merci de sortir de la pièce ! Rayonnement dans deux minutes ! Compte à rebours en cours ». Répondant au message terminal, ils quittèrent de suite la pièce opératoire afin de laisser Lurel dans les mains de ce tube magique d’une blancheur nacrée lisse. D’un pas léger en direction des autres blessés, Rifolina semblait être soulagée d’avoir une bonne nouvelle à partager avec tous les Akoridants.

Néanmoins, il lui restait cinq heures trente quatre minutes d’intervention ! Sans doute que beaucoup d’Akoridants devaient attendre l’information libératrice. Celle que leur chef serait sauvé de sa blessure si l’opération se passait bien. Mais, il fallait patienter pour divulguer l’information. D’ailleurs, d’autres guerriers blessés demandaient eux aussi des soins importants, allongés péniblement sur leur lit constitué d’une sorte d’aluminium rigide et léger. Les longs couloirs blancs n’avaient jamais été autant animés pour transférer ces blessés dans les salles de soins adéquats. Pour les médecins, c’était l’effervescence totale, de bandages, de baumes soignants magiques, de points de suture. Dedans où dehors, le bilan de la nouvelle n’était pas bon. En force, la menace démonite était revenue. La tête du bouc avait craché sa première salve. Et la rancœur était plus que tenace à la peau. Quand la seule chose qui vous animait, était une haine abreuvée de pouvoir.


 

 

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